Un roman de Tolstoï, une scénographie entièrement jouée dans un théâtre, et Keira Knightley au centre de tout. Le film Anna Karénine sorti en 2012 ne ressemble à aucune autre adaptation du classique russe. Joe Wright, réalisateur déjà connu pour Orgueil et Préjugés (2005) et Reviens-moi (2007), a pris un risque formel audacieux — et le résultat a autant enthousiasmé que déstabilisé.
Adapté par le scénariste Tom Stoppard, le long-métrage est sorti en octobre 2012 au Royaume-Uni, puis progressivement dans le reste du monde. Produit par Working Title Films, il met en vedette Aaron Taylor-Johnson dans le rôle de Vronsky et Jude Law dans celui de Karénine. Retour sur une œuvre singulière qui mérite qu’on la regarde de près.
🎬 Un dispositif visuel hors du commun
Le théâtre comme métaphore de la société russe
Le choix le plus radical de Joe Wright : filmer 90 % de l’action dans un théâtre à l’italienne, avec des décors qui s’ouvrent, se referment et se transforment à vue. Les coulisses deviennent les rues de Saint-Pétersbourg. La scène devient un bal, puis un bureau, puis une gare. Ce procédé n’est pas un gadget — c’est une thèse sur l’aristocratie russe du XIXe siècle, une société du spectacle permanent où tout le monde joue un rôle.
La métaphore fonctionne : Anna Karénine est une femme qui refuse de jouer son rôle assigné. En sortir de ce théâtre-cage, c’est mourir socialement. Joe Wright matérialise l’abstraction tolstoïenne avec une cohérence que beaucoup de critiques ont mis du temps à reconnaître.
La photographie et les costumes
Seamus McGarvey signe la photographie, et chaque plan ressemble à un tableau. Les extérieurs — la campagne russe, les champs de blé de Lévine — basculent dans un registre naturaliste, presque documentaire, en opposition directe avec l’artifice théâtral des intérieurs aristocratiques. Ce contraste n’est pas anodin : Lévine (Domhnall Gleeson) représente une Russie authentique, loin des conventions, et ses scènes respirent différemment.
Les costumes de Jacqueline Durran ont remporté l’Oscar du meilleur costume en 2013. Méritée. Les robes d’Anna évoluent du blanc ivoire au noir profond au fil du film — une trajectoire chromatique qui dit tout sans un mot.
« Joe Wright voulait que le décor soit un personnage à part entière — pas un fond, mais une contrainte vivante qui pèse sur chaque décision d’Anna. »
— Tom Stoppard, scénariste du film
Le casting : forces et tensions
Keira Knightley, à 27 ans au moment du tournage, livre une performance physique et émotionnelle intense. Son Anna est nerveuse, fragile et magnétique. Certains ont reproché à l’actrice d’être trop anguleuse pour un personnage slave — critique un peu courte. Ce qui compte, c’est la crédibilité du désir et de la chute, et Knightley les porte avec une vraie conviction.
Aaron Taylor-Johnson en Vronsky est plus contesté. Le personnage est superficiel par définition — c’est un séducteur de cour, brillant en surface, creux en dessous — et Taylor-Johnson incarne cette vacuité avec application. Peut-être trop d’application. Jude Law, lui, vole presque le film : son Karénine bureaucratique et blessé est d’une humanité inattendue. On comprend qu’Anna l’ait épousé. On comprend aussi pourquoi elle s’étouffe.
💡 Notre conseil
Si vous regardez le film pour la première fois, résistez à la tentation de comparer avec les autres adaptations (dont celle de 1948 avec Vivien Leigh). Acceptez d’abord le dispositif théâtral — le film s’ouvre alors complètement.
| 🎭 Acteur | 👤 Rôle | 📝 Note |
|---|---|---|
| Keira Knightley | Anna Karénine | Performative, physique, convaincante |
| Aaron Taylor-Johnson | Vronsky | Beau, calculé, parfois trop lisse |
| Jude Law | Alexeï Karénine | La vraie surprise du film |
| Domhnall Gleeson | Lévine | Touchant, ancrage réaliste du récit |
🎵 La musique de Dario Marianelli
Dario Marianelli avait déjà travaillé avec Joe Wright sur Orgueil et Préjugés et Reviens-moi. Sa partition pour Anna Karénine est sa plus complexe. Elle intègre des rythmes de danse russe, des valses déformées, et des ruptures brutales qui épousent le montage théâtral. La scène du bal — où la caméra virevolte dans un mouvement de valse continu pendant près de trois minutes — reste l’un des moments les plus forts du film, et la musique y est pour beaucoup.
La bande originale a été nommée aux Oscars 2013, sans victoire. Une injustice légère.
130 M$
recettes mondiales pour un budget de 50 millions de dollars
Réception critique et public
À sa sortie, le film a divisé. Rotten Tomatoes affiche 63 % d’approbation — pas un triomphe, pas un naufrage. La critique anglophone était partagée entre admiration pour l’audace formelle et réserves sur la froideur émotionnelle supposée du résultat. En France, l’accueil fut légèrement meilleur, les critiques y voyant une parenté avec certaines traditions du cinéma européen et du théâtre filmé.
Le public, lui, a suivi. 130 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de 50 millions : le film est rentable, ce qui est une performance pour une adaptation littéraire classique sans effet spéciaux ni franchise.
Le film a remporté quatre nominations aux Oscars 2013 (costumes, photographie, musique, décors) et gagné la statuette des costumes. Aux BAFTA, le bilan est identique.
✅ À retenir
Le film récolte 4 nominations aux Oscars 2013 et remporte le prix du meilleur costume. Budget : 50 M$. Recettes : 130 M$. Une adaptation rentable et primée, malgré une réception critique mitigée.
Ce que le film dit sur l’amour et la liberté
Le roman de Tolstoï tourne autour d’une question simple : peut-on choisir librement quand la société vous surveille en permanence ? Anna choisit Vronsky. Ce choix la détruit — pas parce qu’elle se trompe sur ses sentiments, mais parce que la société aristocratique russe de 1870 n’admet aucun écart visible. Joe Wright rend ce mécanisme physique, littéral, en enfermant ses personnages dans un théâtre.
Ce que le film explore — la tension entre désir personnel et contraintes collectives — résonne évidemment au-delà du XIXe siècle. Les relations humaines, qu’il s’agisse d’amour, d’Amitié ou de loyauté, se heurtent toujours à des codes sociaux non écrits. Tolstoï l’avait compris. Wright le montre avec une certaine brutalité formelle.
La trajectoire d’Anna rappelle d’ailleurs celle de personnages dans des récits d’Amis d’enfance au cinéma : les films qui capturent cette amitié — des liens profonds que la pression sociale finit par fracturer, parfois irrévocablement.
⚠️ À garder en tête
Le film ne cherche pas à rendre Anna Karénine sympathique à tout prix. Elle est impulsive, parfois égoïste, incapable de compromis. C’est précisément ce qui la rend humaine — et tragique.
Comparer les adaptations : quelle place pour le film de 2012 ?
Le roman a été adapté de nombreuses fois. La version de 1948 avec Vivien Leigh mise sur le mélodrame classique hollywoodien. La version soviétique de 1967 (Tatiana Samoïlova) est fidèle au texte et d’une beauté froide. La mini-série BBC de 2000 avec Helen McCrory est solide mais sans ambition formelle.
Le film de Wright occupe une place à part : c’est la version la plus ouvertement artificielle, la plus théorique, et probablement la plus discutable. C’est aussi celle qui prend le plus de risques. Selon les goûts, ce sera sa force ou sa limite principale.
- Si vous cherchez la fidélité au texte : version soviétique de 1967
- Si vous cherchez l’émotion classique : version de 1948 avec Vivien Leigh
- Si vous cherchez un objet cinématographique original : version de 2012
Questions fréquentes
Qui a réalisé Anna Karénine en 2012 ?
Le film a été réalisé par Joe Wright, cinéaste britannique connu pour ses adaptations littéraires soignées. Il avait déjà collaboré avec Keira Knightley sur Orgueil et Préjugés (2005) et Reviens-moi (2007). Le scénario est signé Tom Stoppard, dramaturge et scénariste de renom.
Combien l’adaptation de 2012 a-t-elle rapporté au box-office ?
Le film a généré environ 130 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de production estimé à 50 millions de dollars. C’est une performance solide pour une adaptation d’un classique littéraire sans effets spéciaux ni franchise préexistante.
Quels prix a remporté Anna Karénine de 2012 aux Oscars ?
Le film a obtenu quatre nominations aux Oscars 2013 : meilleurs costumes, meilleure photographie, meilleure musique originale et meilleure direction artistique. Il a remporté un seul Oscar, celui du meilleur costume, décerné à la créatrice Jacqueline Durran.
Pourquoi l’action se déroule-t-elle dans un théâtre dans le film de 2012 ?
Le réalisateur Joe Wright a choisi de situer la quasi-totalité de l’intrigue dans un théâtre à l’italienne pour symboliser le caractère performatif de la société aristocratique russe du XIXe siècle. Ce dispositif illustre l’idée que les personnages jouent tous un rôle social imposé — et qu’Anna Karénine paie de sa vie le fait de vouloir en sortir.
Quelle différence entre Anna Karénine (2012) et les autres adaptations ?
La version de 2012 se distingue par son dispositif théâtral unique et son parti pris formel très affirmé. À la différence de la version soviétique de 1967, fidèle au texte, ou de la version hollywoodienne de 1948 plus mélodramatique, Joe Wright privilégie la mise en scène conceptuelle et l’artifice visuel au détriment parfois de l’émotion brute.